A propos de tourisme durable, intervention de Jacques AUGUSTIN à l’atelier DEFISMED: Qualifier les « Destinations VERTueuses » en Méditerranée

ATELIER DEFISMED

 Qualifier les « Destinations VERTueuses » en Méditerranée

Sofia Antipolis – 20 décembre 2013

Intervention de M. Jacques AUGUSTIN

Ancien sous-directeur du tourisme – ministère de l’économie

 LES PARAMETRES DU DEVELOPPEMENT TOURISTIQUE DURABLE

1 LE TOURISME DE L’ERE DE LA DURABILITE  

1.1 Le tourisme conventionnel a en fait été fortement remis en cause par un succès qui a fini par menacer directement sa raison d’être en particulier dans son volet international. Il est apparu qu’il allait être impossible de continuer sur un modèle qui a connu son apogée dans les années 90.

D’un tourisme fondé sur la recherche du diffus, l’intégré, la proximité – les vacances de M. Hulot – on a peu à peu évolué vers un tourisme de plus en plus concentré, prédateur, exerçant des pressions fortes sur le foncier et les ressources naturelles. Il est apparu comme apportant au moins autant de dégâts que d’avantages pour un tissu naturel et social local qui, souvent, ne l’avait d’ailleurs pas sollicité.

1.2 C’est cette fissuration des fondements du tourisme conventionnel qui a ouvert la porte pour ne pas dire imposé les évolutions actuelles du secteur du tourisme vers une durabilité. De nécessaire, cette durabilité est devenue revendiquée, assumée et même de plus en plus élevée au rang d’une priorité.

C’est une des trois composantes de la politique promue par l’Organisation Mondiale du Tourisme, (OMT) qui en 2004 indiquait que « les principes directeurs du développement durable sont applicables à toutes les formes de tourisme dans tous les types de destinations, y compris au tourisme de masse ».

 1.3 Ce positionnement constitue l’aboutissement d’un processus initié en 1995 avec la rédaction par l’OMT de la Charte sur le tourisme durable, dans le prolongement de la Déclaration de Rio sur l’Environnement et le Développement de 1992.

La Charte pose le principe premier d’assoir le développement touristique sur des critères de durabilité :

Ce développement doit être

  • supportable à long terme sur le plan écologique
  • viable et équitable sur le plan économique
  • équitable sur le plan éthique
  • social pour les populations locales.

 La Charte insiste sur la nécessité de mobiliser tous les acteurs, publics comme privés.

 En 2001, l’ONU adopte le code mondial d’éthique du tourisme également élaboré par l’OMT qui renforce et prolonge la démarche, notamment en ce qui concerne les comportements des entreprises touristiques dont l’importance du rôle économique est simultanément souligné. La France la décline la même année par une « charte nationale d’éthique du tourisme ».

 En 2008, le Partenariat mondial pour le tourisme durable (processus de Marrakech) constitué autour du PNUE et de l’OMT, établi les critères mondiaux du tourisme durable à destination plus spécifique des entreprises du tourisme, des voyagistes mais aussi des consommateurs et des médias.

C’est « la norme minimale que toute entreprise du tourisme devra aspire à atteindre » :

  • management de la durabilité
  • conformité avec les lois et règlements
  • formation des personnels aux pratiques environnementales
  • mesure de la satisfaction client
  • soutien actif de l’entreprise au développement local
  • code de comportement pour la visite des sites sensibles
  • minimisation des impacts négatifs de l’activité touristique sur l’environnement, avec une sensibilisation particulière des touristes.

 Plus concrètement, le développement touristique durable doit donc veiller à

  •  assurer une mise en tourisme qui préserve les processus écologiques essentiels et sauvegarde les ressources naturelles et la biodiversité ;
  • respecter l’authenticité socioculturelle des communautés d’accueil ;
  • développer des modalités de mise en tourisme qui assurent des emplois stables, garantissent une absence de ségrégation pour l’accès aux services offerts et conduisent à la réduction de la pauvreté ;
  • garantir une accessibilité aux populations touristiques
  • favoriser les entreprises responsables pour fonder la prospérité économique et donc garantir l’accès à la pratique touristique du plus grand nombre

2 DES EXEMPLES PROBANTS QUI SE MULTIPLIENT  ET SE SYSTEMATISENT

2.1 La mobilisation des acteurs institutionnels

La CCI du Var a créé l’opération « Itinéraire ECO3 » de sensibilisation et d’accompagnement vers la durabilité des professionnels du tourisme. Il s’agit de leur permettre d’acquérir un Ecolabel, que ce soit Clef verte, Ecolabel Européen, Green Globe… Cela passe par un outil d’autodiagnostic en ligne, une étude personnalisée des visites sur site, le suivi individuel à distance, l’assistance au montage du dossier de candidature, les ateliers collectifs d’information et de formation, et la valorisation des entreprises engagées dans cette démarche A l’issue de ces trois années d’accompagnement, 77 entreprises constituent la toute première « Promotion Itinéraire éco3 », dont 30 peuvent à ce jour arborer officiellement leur écolabel.

L’Organisation Mondiale du Tourisme a déployé dans plusieurs pays européens, dont la France (Haute-Savoie), un programme « Hotel Energy Solution », qui fournit aux PME du secteur hôtelier des informations, un soutien technique et de formation pour leur permettre d’accroitre leur efficacité énergétique. Le projet a produit notamment une boite à outil permettant aux hôteliers de réduire leur empreinte carbone qui représente 2 % sur les 5% de gaz à effet de serre mondiaux dus au tourisme. 27 entreprises haut-savoyardes se sont lancées dans la démarche : une faible minorité – ce qui démontre la nécessité d’un fort accompagnement et d’un impératif financier significatif.

Dépassant ce premier niveau centré sur les économies d’énergie, le Conseil général des Vosges a mis en ligne une plaquette « Inspiration Vosges » destinée aux créateurs d’hébergements touristiques et qui décrit pour chaque région géographique du département les composantes paysagères, patrimoniales, culturelles et de matériaux qu’il convient de respecter pour intégrer son hébergement dans le contexte local. Il s’agit là d’une démarche exceptionnelle qui renvoie à la nécessité d’intégration du tourisme durable dans les communautés d’accueil.

2.2 Des territoires qui s’ancrent dans le tourisme durable

Alors que le Pont du Gard pourrait se suffire à lui-même en tant qu’élément d’attractivité, l’établissement public du Pont du Gard a mis en place un circuit « mémoires de Garrigue » qui permet sur 1,4 km de découvrir le biotope de la garrigue explicité par une scénographie qui porte aussi sur les pratiques agricoles, pastorales et de sylviculture. Gastronomie et plantes médicinales sont également décrites. L’intégration de la visite monumentale dans un contexte recentré sur le naturel et l’humain est une évolution fondamentale du tourisme durable.

La mise en valeur du « chemin de Stevenson » dans les Cévennes par l’association qui s’y est dédiée s’est traduite par des retombées significatives pour les activités économiques locales qui ont pu être mesurées. 95 % des randonneurs déclarent être venus en raison de l’attraction « Stevenson », itinéraire thématisé autour de ce voyageur britannique de la fin du XIXème siècle. Plus de 6000 personnes l’empruntent chaque année (GR 70) pour 59 000 nuitées – 2,9 millions d’euros, dont 2 M pour le gite et le couvert et 0,4 M pour les approvisionnements. 100 000 euros sont perçus par chacune des 13 communes de l’itinéraire. C’est un exemple probant d’intégration du tourisme dans une économie locale ne disposant pas beaucoup d’autres ressources.

Le parc national des Cinq Terres en Ligurie ( Italie) a mis en place une régulation de la fréquentation : entrée du parc payante avec une carte donnant accès aux minibus écologiques et aux bicyclettes. Des navettes électriques desservent les sites touristiques ; un label certifiant les pratiques écologiques des opérateurs a été créé. Les retombées pour les habitants locaux sont significatives : gratuité des transports en commun, service d’aides aux courses pour les séniors, activités et accessibilité pour les personnes en situation de handicap, infrastructures utilisant l’énergie solaire.

2.3 La mobilisation renforcée des opérateurs privés

 Les hôteliers installés dans les Parcs Naturels Régionaux ont souhaité dès 1998 se doter d’une marque « hôtels au Naturel » fondée notamment sur des critères de durabilité : bâtiment bien intégré dans son environnement et en rapport avec l’architecture locale, pratiques éco-responsables simples, promotion et solidarité du territoire : partenariat noués avec le tissu économique local (artisans, agriculteurs et commerçants : utilisation de la confiture locale) – pas d’offre de loisirs motorisés. 20 établissements sont fédérés dans cette marque dans 7 parcs naturels régionaux.

En Dordogne, 7 campings ont obtenu leur certificat Ecolabel européen. Sont systématisés :

  • le tri sélectif des déchets pour les campeurs
  • le compost des biodéchets
  • une électricité issue à 100% des énergies renouvelables
  • produits alternatifs au nettoyage : vinaigre, microfibre, détergents verts
  • questionnaire de sensibilisation donné aux clients

A Marseille, la Société de croisière « Marseille Calanques » a obtenu le label Green Globe par une démarche centrée sur la gestion écologique des approvisionnements et des déchets. Elle est en particulier en partenariat avec le traiteur local « La truffe noire » lui aussi distingué pour son approche durable tant dans ses produits que dans sa politique sociale et sa logistique.

 3 . UNE DEMARCHE « TOURISME ECORESPONSABLE » CONFRONTEE A SES LIMITES

3.1 Des intentions, des démarches et des réalisations indéniables, mais pour quelle traduction concrète ?

 Ce qui est déclaré : une volonté de faire suite à une prise de conscience, des réponses à des contraintes ou des exigences inévitables, conjuguée avec en principe un intérêt économique. Mais quelle est la réalité concrète ?

D’où des interrogations au regard du :

  • manque de visibilité sur le respect des chartes et codes par manque de ressources pour l’évaluation et le contrôle.
  • manque de moyens pour séparer nettement l’offre de qualité de l’offre publicitaire : quid des bateaux de croisière dans le port de Venise versus leurs approvisionnements « bio » ?
  • une pratique de la cooptation entre pairs qui peut manquer d’objectivité pour garantir une réelle qualité de démarche.
  • manque de capacités dans l’évaluation des effets de l’activité sur les partenaires, les habitants, les territoires, la clientèle

La normalisation est devenue la réponse privilégiée des entreprises touristiques aux exigences de durabilité du tourisme. Mais se pose la question de l’efficacité voire de l’effectivité réelle de cette autorégulation.

C’est ce qui est illustré dans l’analyse faite en 2010 par le CREDOC de l’offre durable des grands opérateurs touristiques en France.

Trois sites sur 10 analysés ne font pas référence au tourisme durable. Dans les autres l’affichage d’une démarche éthique prédomine sur la proposition de produits spécifiques.

Quand il y a des précisions, elles renvoient à la notion d’hôtels écologiques, d’approvisionnements raisonnés auprès des fournisseurs locaux – mais qui peuvent vendre des produits importés -, de recommandations sur les comportements appropriés. Des offres mettent en avant la possibilité de rencontrer les populations locales dans un cadre accepté et maitrisé. Des clauses sociales sont indiquées pour le recrutement des employés locaux et la sélection des prestataires locaux… Mais quelle est la réalité concrète derrière tout ceci ?

3.2 Des forces et des enjeux très supérieurs aux capacités de réponses locales :

Relever le défi lié aux mobilités : la pratique touristique implique le déplacement.

En France, les déplacements touristiques, essentiellement effectués en voiture, représentent 6% des émissions de gaz à effet de serre. Le déplacement en avion est le moins écologique.

Les évolutions technologiques rapides dans tous les secteurs du transport fournissent une réponse non négligeable à ces problématiques : cf. la traction électrique pour le roulage des avions

 Préserver la ressource en eau

L’eau est consommée en abondance par les hébergements touristiques. La consommation moyenne d’un touriste en Espagne est de 40 litres d’eau soit le double de la consommation des citadins espagnols.

èLes réponses : l’éducation du public et des infrastructures moins consommatrices : gazons des golfs, piscines naturelles…

Protéger les milieux fragiles : Les milieux les plus riches en biodiversité sont très sensibles La fréquentation des aires protégées a augmenté de 100% en 20 ans.

Les réponses : l’éducation/information et la gestion des flux

 Limiter les pollutions et les déchets Un touriste produit environ 1,5 kg de déchets par jour soit par exemple pour une région comme Provence-Alpes-Côte d’Azur, environ 350 000 tonnes de déchets à traiter annuellement.

Les réponses : les filières de collecte et de recyclage : tractions hippomobiles, collecte pneumatique (Séville)

 Répondre aux enjeux sociaux et culturels : un sujet complexe et peu maîtrisable dans le détail

Contrer les dérives inacceptables : le tourisme sexuel qui représente 10% des déplacements touristiques mondiaux est lourdement pénalisé en occident.

Mais pour la découverte touristique les risques d’acculturation ou de folklorisation restent patents.

Les réponses sont le ressourcement culturel des visités en dehors de toute approche touristique. Sur le plan de l’emploi, il faut convertir les réflexes d’assistanat en relation économique : les prestataires locaux de tourisme du Mali ont continué d’être salariés par les tours-opérateurs même sans activité pour pouvoir conserver leurs compétences en vue du redémarrage ultérieur des prestations.

 CONCLUSION

On voit bien que l’obligation de durabilité est à la croisée du paradoxe touristique : comment profiter d’une destination et la préserver, dans un contexte de l’inflation exponentielle de la fréquentation touristique.

La situation actuelle est celle de la prise de conscience générale et des premières réponses organisées : le tourisme est un secteur en pointe sur le plan de l’écologie comme le prouve la multiplication des innovations.

L’OMT a remis en 2014 son prix du tourisme durable au projet « Talasoplaya spa » infrastructure légère de plage destinée à renouveler l’utilisation de la plage par une pratique naturelle et scientifique de l’usage de l’eau de mer, du soleil et des algues dans le cadre d’installations légères durables installables sur le sable et mises au point par la société catalane AQUA MARIS.